Pourquoi la maison de verre de Pierre Chareau est si exceptionnelle ?

Il existe à Paris, une construction surprenante installée au fond d’une cour pavée du 7ème arrondissement. Stupéfiante boîte de briques transparentes, la maison du docteur Dalsace construite par Pierre Chareau vaut le détour. Attardons-nous sur son histoire.

Une maison avant-gardiste des années 20

Sa façade fut révolutionnaire pour l’époque : issue de la rénovation du bâtiment initial, elle est la première façade en verre jamais construite. Cette prodigieuse paroi semi-transparente agrandi l’espace intérieur et diffuse la lumière avec une homogénéité presque parfaite. Le goût novateur à la fois de ses propriétaires et de son architecte donne à la bâtisse ce design unique que l’on appellera bientôt : la Maison de Verre. Tout ce qui fait cette habitation peut surprendre par rapport aux goûts de l’époque : le choix des matériaux, le design du mobilier, l’agencement des espaces. 

La rencontre de deux personnages

La construction vit le jour grâce à la rencontre de deux personnages aux idées nouvelles. D’abord, la propriétaire, Annie Dalsace. Lorsqu’elle et son mari achetèrent l’hôtel particulier de la rue Saint-Guillaume pour y vivre et aménager leur cabinet médical, elle y appliqua ses goûts esthétiques peu communs pour l’époque. Pour réaliser ce projet, elle fit appel à un ami : Pierre Chareau. À cette époque, le designer était considéré avant tout comme un ensemblier. Il dessinait des bureaux et des lampes. Il retructura les trois niveaux de l’hotel particulier en y apportant de multiples ouvertures entre chaque étage : parois coulissantes et squelette de poutres métalliques élégant, mur de verre. Il mit à découvert les tuyauteries. De nouvelles matières comme le duraluminium et le caoutchouc vinrent pour la première fois s’intégrer dans de l’aménagement d’intérieur. Pierre Chareau dessina aussi les meubles de la maison. En s’associant à l’architecte néerlandais Bernard Bijvoët et poussé par Anna Dalsace, il imagina cette superbe machine à habiter dont il acquit ses lettres de noblesse en architecture*.

La mise à nue des matières

Caoutchouc Pirelli pour le grand hall, marqueterie de bois pour les couloirs et la salle à manger, terrazzo gris à l’apparence de galuchat pour les salles de bains et certaines chambres. Paroi de la façade en brique de verre Nevada Saint Gobain et panneaux mobiles en tôle perforée. Pierre Charreau marie les bois exotiques (palmier, palissandre, macassar, acajou) et continentaux (noyer, sycomore), le cuir et les tissus créés par Hélène Henry. Ses « boites placard » sont en frêne et les parois coulissantes en duraluminium. On peut voir au sol des briquettes d’ardoise, des briquettes de bois, ainsi que des petits carreaux en pâte de verre blanc.

Un mobilier sur-mesure

Avec Louis Dalbet, ferronnier, Pierre Chareau conçu des éléments mobiliers en articulant bois et métal. Il fit partie des premiers designers à utiliser le tube de métal avec du verre. Le siège de jardin en métal noir est repliable, le bureau est recouvert de cuir, la table de nuit est pivotante. Une partie du lit de Madame Dalsace repose sur une estrade et sa table est à ailettes. Presque un siècle plus tard, les lignes imaginées par le designer étonnent toujours.

Des designs insolites

L’escalier bateau est escamotable, les boutons pour l’ouverture des battants sont minuscules, dans la salle de bain des ailes d’avion sont pliées pour créer des cloisons, la cabine téléphonique s’allume avec le poids des pieds sur son plancher et une triple sonnette accueille les invités (un son différent pour chacune des destinations).

La triple-sonnette

Une machine poétique

Dans le hall, une grande roue permet de manœuvrer un système de ventilation. Les escaliers magnifiques se reflètent dans les panneaux pivotants. La balustrade dissimule les modules de la bibliothèque, les panneaux mobiles sous tous différents, rotatives, pliables, mobiles, ingénieux ; l’oeil n’est jamais arrêté par un obstacle.

Un modèle, une signature

La Maison de Verre devint très vite un modèle architectural inspirant. Elle marqua le début de la construction des grands espaces d’habitations éclairés, de la mise en lumière des matériaux bruts, et de la naissance du design industriel à l’usage du particulier. La Maison de Verre à Uccle en Belgique de l’architecte Paul-Amaury Michel (1936), la Glass House de Philip Johnson aux États-Unis (1949), la Farnsworth House de Ludwig Mies van der Rohe (1951), pour ne citer qu’elles, sont le résultat de cette inspiration.

Plus d’infos

• Si vous souhaitez visiter la Maison de Verre, elle est située au 31 rue Saint-Guillaume dans le 7ème arrondissement parisien.
• Si vous ne pouvez pas, je vous ai déniché une petite vidéo.
• Les images illustrant l’article sont de François Halard, issue du livre La maison de verre : le chef-d’œuvre de Pierre Chareau de Dominique Vellay.

* Par la suite, Pierre Chareau s’occupa également de la maison de campagne des Bernheim à Noisy-le-Grand, du Club House de Beauvallon près de Saint-Tropez et de la maison Vent d’Aval à Beauvallon, (imaginée avec trois ailes, une pour chaque génération de la famille ; l’idée est astucieuse).

Ci-dessous les plans de la maison et quelques dessins :